Page 1 sur 2

Une cuisson de céramiques sombres

MessagePosté: Dim Fév 15, 2009 9:14 pm
de Illanua
Cet article a déjà été publié il y a quelques jours dans le forum "armes et <guerriers..." et comme il peut intéresser autant les mérovingiens que les gallo-romains tardifs...

Une cuisson de céramique communes sombres

29 janvier 2009. Un vieux reste de neige durcie. Temps couvert, -2oC et une petite bise assez rafraîchissante. Qui a dit que ce n’est pas un temps à mettre un potier dehors ?

Donc, jour de cuisson ! Yaka bien se couvrir!

Aujourd’hui, c’est un temps parfait pour une belle fournée de céramiques « communes sombres » Au programme, des pièces en terra nigra (c’est une céramique fine très polie d’époque gallo-romaine), quelques plats à frire tardifs, un petit lot de coupes mérovingiennes ou burgondes, une cruche à bec tubulaire, et un gros lot de gauloises

En fait, toutes ces pièces, d’époques bien différentes se cuisent de la même manière.

Tout d’abord le four. Il doit pouvoir de fermer le plus hermétiquement possible pour éviter les intrusions d’air atmosphérique une fois la cuisson terminée. On choisira donc un modèle à coupole fixe, mon bon vieux four installé depuis huit ans dans le jardin. Sa coupole, méchamment fissurée par une centaine de cuissons peut tout de même encore être correctement scellée et étanchée.
Image
Les céramiques se chargent par une porte située à l’opposé du foyer, ouverture qui sera scellée à la brique et au torchis une fois l’enfournement terminé. Pour obtenir des beaux noirs, pas de « touche-touche », toutes les pièces sont montées sur des séparateurs en forme d’étoile, ce qu’on nomme dans notre jargon des pernettes ou encore pattes de coq.
Image
10 heures le matin, le feu est allumé. Démarrage très lent, le four a été complètement inondé les jours précédents lors de la fonte de grosses quantités de neige tombées vers le nouvel-an. Il faut le sécher, cela prendra du temps. Pas grave, certaines pièces sont fragiles, et une montée en température trop rapide pourrait les faire éclater. Il faudra 4 heures environ pour atteindre 250 à 300 oC, palier au-delà duquel on peut commencer augmenter la puissance.

La montée en température se déroule comme toute cuisson au bois. L’atmosphère dans la chambre de cuisson est constituée essentiellement de gaz de combustion, avec un part résiduelle variable, mais faible d’oxygène résiduel si le feu tire bien. La réduction se fait seulement lorsque la température maximale de 900 oC est atteinte, et que la charge est rouge cerise, ce qui demande une douzaine d'heures, y compris le palier d’une à deux heures pour une bonne maturation de la cuisson. C’est un peu comme le rôti que l’on met dans le four de la cuisinière électrique. Ce n’est pas parce que la température du four a atteint son maximum que le rôti est cuit à cœur…
Image
Une vue par la cheminée du four, L'appareil photo n'a pas apprécié la différence de température entre l'air ambiant et l'intérieur du four. les couleurs sont complétement faussées...

Une fois ce palier passé, c’est là que les choses sérieuses commencent. Il faut d’abord procéder à la réduction. C'est-à-dire qu’il faut « désoxyder » l’oxyde de fer pour obtenir une argile grise (Pour plus de détails sur le principe de réduction, voir le post ci-dessus)
Pour ce faire, on ferme presque totalement la cheminée (le registre) du four et on suralimente le feu. L’objectif est d’obtenir une forte production de monoxyde de carbone qui grillera les oxydes. Attention à ne pas renifler de trop près….
Image
Ici, le monoxyde de carbone de réenflamme à l’échappement par toutes les fissures disponibles. Tant que des flammes tiennent, la réduction se poursuit. Par contre, en ce qui concerne les températures, on travaille à l’aveugle. A estimer la baisse des températures selon le temps qui passe et de la vigueur de ces flammèches… En plus, ce qui est assez paradoxal, c’est le refroidissement au feu. Les flammes produites sont sombres et lourdes en raison du manque de tirage. Premièrement elles ne sont pas très chaudes, moins que la charge à cuire, et en plus elles montent difficilement dans la chambre de cuisson. La température de la charge à cuire va donc lentement s’abaisser.
A ce sujet, ou peut aussi suivre un raisonnement alchimique, qui était probablement celui que suivaient les potiers anciens. Transmettre l’esprit sombre du feu qui va agir lors de la transmutation de la matière, et donc l’assombrir en la durcissant.

Après « un certain temps », on peut estimer que la réduction est suffisante, et surtout que la température est redevenue suffisamment basse pour procéder à l’enfumage. Cette opération se fait en four scellé. On charge le plus possible de mauvais combustibles, si possible humides, et on scelle toutes les ouvertures, y compris le foyer. Le four va se pressuriser, le feu s’étouffe avec un gros dégagement de fumée à l’intérieur. Le carbone va imprégner les argiles qui deviendront noires. C’est un procédé difficile à maîtriser. Chaque four réagit différemment et il faut s’adapter… Les fins de cuisson, c’est toujours le moment le plus délicat. 14 heures se sont écoulées depuis le début. L’attention ne doit pas faiblir, même si les fumées assombrissement parfois aussi l’esprit du potier.
Ceci dit, , les argiles ne prennent pas toutes l’enfumage de même manière. Certaines le refusent systématiquement, par manque de porosité entre autres. D’autres le prennent très bien, et d’autres encore ont tendance à cristalliser le graphite et prendront des teintes métallescentes.
On peut aussi jouer sur les emplacements dans les fours. La température n’est jamais uniforme, et les flux de gaz sont irréguliers. On peut alors jouer sur ces irrégularités pour accentuer certains effets, les graphitages notamment. C’est dans cet esprit que j’ai placé les pièces, et notamment une petite série de coupelles tardives qui devraient bien prendre le graphitage.

Le surlendemain, samedi 31 janvier, en tout premier lieu le foyer est ouvert et le solde de braises encore en cours de combustion est retiré. L’enfumage a ainsi duré environ 32 heures. Les derniers charbons vont se consumer, puis la cheminée est ouverte pour achever le refroidissement. Une première vue par la cheminée montre que la cuisson est réussie ! les noirs semblent parfaits !
Image
Dans l’après-midi, la température est suffisamment retombée pour procéder au défournement.. Il faut d’abord desceller les deux portes successives. Une première vue par l’ouverture confirme la première impression, l’ensemble est parfaitement réussi.
Image

Image
Ici, l’ensemble tout juste sorti du four. Une belle série de céramiques gauloises, mais aussi de la terra nigra gallo-romaine, une variété de céramique fine polie du Ier siècle de notre ère, ainsi qu’un lot pièces tardives.
Image
Si morphologiquement ces dernières sont assez différentes des gauloises, elles subissent exactement le même type de cuisson. Cette méthode sera pratiquée jusqu’au XVIème siècle au moins, parfois jusqu’au XXème en Espagne et au Portugal. Travailler ainsi offre deux avantages certains. Non seulement la méthode est économique en combustible et on peut y bruler des bois de mauvaise qualité, mais en plus à température égale, les argiles ainsi cuites deviennent plus dures et résistantes aux chocs.
Image
Un gobelet à haut col du IVème. Ces gobelets sont fréquents dans la moitié nord des Gaules et sont la pluaprt du temps issus d'ateliers régionaux.
Image
Un petit gobelet calice. Ces pièces assez rares sont une belle illustration de l'époque de transition entre les styles gallo-romain pour la forme et mérovingien pour le décor estampé. Original découvert à Rouen, daté vers 480-520.
Image
Une coupe-gobelet copiée d'un original découvert dans l'Oise. Elle semble issue du style burgonde des ateliers de Saône-et-Loire, mais on copiait beaucoup en ces temps déjà...
Image
Et enfin un pichet à bec tubulaire. Avec l'apparition de ce style, on entre dans le haut Moyen-Age, du moins en ce qui concerne la céramique. Ces récipients apparaissent vers 550, et vont un temps encore côtoyer les dernières productions inspirées de l'antiquité tardive. Comme toutes les évolutions des styles, la transformation est progressive, ce qui rend datations et attributions parfois très problématiques.
Image
Une pièce contemporaine ? Que nenni ! il s’agit d’un tonnelet gaulois, copie conforme des pièces découvertes lors des fouilles de l’oppidum de Bibracte. Le type T1 pour les connaisseurs, fin IIème-Ier siècle av.J.-C. Elégance et sobriété absolues !

Et voilà, le céramomaniaque a encore frappé!

Valete!

Re: Une cuisson de céramiques sombres

MessagePosté: Dim Fév 15, 2009 9:47 pm
de Hengist
encore une fois: bravo!!!

euh et mon article?

Re: Une cuisson de céramiques sombres

MessagePosté: Dim Fév 15, 2009 11:24 pm
de Till smidr
Je resens ce que vous pouvez resentir devant ma production :bedlam: j'en bave faut que je montre ca a ma femme aussi quand elle rentre. Le porte feuille risque d'en prendre un coup.

Re: Une cuisson de céramiques sombres

MessagePosté: Lun Fév 16, 2009 12:56 pm
de Faera
C'est vraiment magnifique !!! :shock: :shock:
Merci pour le reportage :wink:

Est-ce que par hasard, tu aurais une photo des céram avant cuisson, pour voir la différence ? :oops: :)

Re: Une cuisson de céramiques sombres

MessagePosté: Lun Fév 16, 2009 1:29 pm
de Warulfe Garoux
Tu as raison Till smidr, c'est tout à fait çà!
Entre les céramiques de Illanua et la boucle de Till smidr, il va cartonner mon personnage burgonde!!! :arf:

Re: Une cuisson de céramiques sombres

MessagePosté: Lun Fév 16, 2009 5:22 pm
de Till smidr
J'ai bien l'impression que d'ici peux, nous n'aurons plus rien a envier aux troupes etrangeres. :badking: :badking: :badking:

Re: Une cuisson de céramiques sombres

MessagePosté: Sam Fév 21, 2009 6:47 pm
de faber
Très intéressant !! Merci et surtout bravo ! :wink:

Re: Une cuisson de céramiques sombres

MessagePosté: Dim Fév 22, 2009 11:21 am
de Till smidr
Dis nous Illauna, as tu les relevé des poteries du lac de paladru en ysére? je serais interréssé par quelques copies. Il s'agit de piece des environs de l'an 1020.

Re: Une cuisson de céramiques sombres

MessagePosté: Mar Fév 24, 2009 8:15 pm
de Illanua
Tout d'abord, mille excuses pour ne pas avoir répondu plus tôt à vos questions. Chuis un peu débordé ces temps...

Faera, je n'ai malheureusement pas pris de cliché avant cuisson, ce n'est guère possible en hiver. La température largement négative aurait fait éclater des pièces, et je passais au pas de course entre l'atelier et le four préchauffé! En fait les couleurs des argiles avant et après cuisson n'ont pratiquement aucun rapport. En cuisson "normale", toutes les argiles deviennent plus ou moins rouges, qu'elles soient grises, brunes, jaunes ou...rouges avant cuisson. C'est l'oxyde de fer qui déterminera la couleur finale. Comme sur les briques et les tuiles anciennes ou modernes. Seule exception, les terres blanches, qui restent blanches après cuisson, car elles ne contiennent pas d'oxyde de fer!.

Pour les cuissons réductrices, c'est un peu plus compliqué. La réduction, à ne pas confondre avec l'enfumage, c'est une cuisson sans oxygène. Dans ce cas de figure, les oxydes deviennent gris. Après, pour obtenir des noirs, il faut enfumer à chaud. On provoque ainsi un dépôt de carbone en surface, plus ou moins profond selon l'intensité, la durée du processus, et aussi de la porosité des terres.
Premier exemple: Un lot de pièces gauloises, copies des découvertes de Bobigny: Toutes ces pièces sont cuites sauf celle de gauche, un filtre à vin qui est encore cru. C'est une argile jaune allemande, de la région de Cologne. Toutes ces pièces sont issues de cette même terre, qui prend très bien l'enfumage, mais mal la réduction. à la cassure, le tesson sera brun-rouge à coeur, avec une surface noire. Les trois petits bols ont été crépis avec une autre terre (espagnole) qui prend très bien la réduction, devient donc grise, mais prend mal l'enfumage et reste donc grise. D'où cet aspect de camaïeu de gris et noirs.
Image
Ces particularités des argiles sont difficiles à maîtriser, et c'est seulement par les essais qu'on parvient à s'y retrouver. Dans l'exemple ci-dessous, deux pièces cuites ensemble. Une jarre moulurée issue de la même argile jaune-orange que le filtre à vin ci-dessus, et un tonnelet fait d'une argile locale suisse romande, qui prend très facilement la réduction, le tesson est gris clair à coeur, mais refuse absolument l'enfumage est reste donc gris clair en surface.
Image
Cette argile qui refuse l'enfumage est beige clair à l'état cru.
On peut dire que la couleur des céramiques des époques qui nous intéressent était avant tout déterminées par les caractéristiques minérales de ce matériau, plus que par des considérations esthétiques. Si on voulait absolument obtenir des céramiques noires, mais que l'argile ne prenait pas l'enfumage, il fallait développer d'autres solutions, notamment l'engobage, sorte de vernis argileux qui,constitué d'une argile acceptant l'enfumage, permettait alors d'obtenir des céramiques noires.
Tout ça a l'air très compliqué, et l'est effectivement selon le point de vue que l'on adopte. N'oublions pas que les artisans mérovingiens ou carolingiens, quelles que soient leurs disciplines, étaient héritiers d'un savoir-faire développé depuis des dizaines de générations. Ils ont peut-être abandonné des techniques gallo-romaines qui ne leur étaient plus utiles pour en développer d'autres plus en rapport avec leurs nécessités. Ils ne connaissaient rien des caractéristiques physico-chimiques des argiles, ni des concepts modernes des phénomènes de combustion, mais ont su parfaitement tirer parti des matériaux et outils à leur disposition pour créer des objets répondant parfaitement aux fonctions auxquelles ils étaient destinés...
Tout ça pour te dire, Faera, qu'à l'occasion, je prendrai un photo globale avant et après cuisson. C'est des fois assez surprenant!

Till Smidr, j'avais lu quelques brefs articles sur ce site de "chevaliers-paysans" du lac de Paladru, mais sans y trouver de typologie céramique. J'ai encore fait une recherche, sans résultat malheureusement. Si tu as quelques planches de dessins et mieux, quelques photos, je peux tenter le coup. Pas dans l'immédiat, malheureusement, mon programme étant plus que serré pour le moment. Si tu as de la doc, envoie-moi un message en MP, et je te communiquerai mon adresse privée. Sinon, on peut aussi en discuter à Pontoise!

Re: Une cuisson de céramiques sombres

MessagePosté: Mer Fév 25, 2009 12:59 am
de Faera
Merci pour ces précisions :D :D
Et au risque de me répéter, tu fais vraiment un travail magnifique ! :wink: :respect:

Re: Une cuisson de céramiques sombres

MessagePosté: Mer Fév 25, 2009 11:42 am
de Till smidr
Till Smidr, j'avais lu quelques brefs articles sur ce site de "chevaliers-paysans" du lac de Paladru, mais sans y trouver de typologie céramique. J'ai encore fait une recherche, sans résultat malheureusement. Si tu as quelques planches de dessins et mieux, quelques photos, je peux tenter le coup. Pas dans l'immédiat, malheureusement, mon programme étant plus que serré pour le moment. Si tu as de la doc, envoie-moi un message en MP, et je te communiquerai mon adresse privée. Sinon, on peut aussi en discuter à Pontoise!

J'ai 1 document mais il n'est pas de bonne qualité pour en faire quelque chose, je vais fouillé dans mes cd, je pense y avoir des photos, Mais a coté de cela j'ai une bonne documentation sur les poteries trouvé dans le nord de la france. Je mettrais cela en ligne des qu'elles seront scané.
Merci

Re: Une cuisson de céramiques sombres

MessagePosté: Mer Fév 25, 2009 1:43 pm
de Hengist
j'ai une photo et deux dessins d e oules.... ça peut servir?

Re: Une cuisson de céramiques sombres

MessagePosté: Mer Fév 25, 2009 5:59 pm
de Illanua
ça peut servir, Hengist. la documentation sur la céramique du haut moyen-âge est difficile à dénicher au point que cela tient parfois de la galère. Je suis donc toujours preneur! Si tu as la datation et le lieu de découverte, ce serait parfait!

Re: Une cuisson de céramiques sombres

MessagePosté: Mer Fév 25, 2009 6:22 pm
de Hengist
Colletière....

Re: Une cuisson de céramiques sombres

MessagePosté: Mer Fév 25, 2009 8:27 pm
de yrwanel
Trop beau!


Là, je crois que j'abandonne la muscosodomie textile (et le temps que cela prend) pour faire des pots!