Un atelier de potiers près de Châlons-sur-Saône

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Un atelier de potiers près de Châlons-sur-Saône

Messagede Illanua » Ven Déc 19, 2008 5:40 pm

Implanté à 5 km au sud de Chalons-sur-Saône, le village de Sevrey a, pour ses productions céramiques du Haut Moyen Âge, tôt mobilisé l'attention. Une fouille préventive au lieu dit « les Tupiniers »en 2003 a montré deux phases distinctes. La première nous amène aux temps de la transition des styles gallo-romains et médiévaux, notamment avec une production de pots et gobelets de style « burgonde ». C’est cette phase qui sera décrite ici.
Une seconde phase, avec une production totalement différente a été identifiée. C’est un véritable quartier artisanal qui se développera à cet endroit, avec une production typiquement carolingienne. Cette phase ne sera pas traitée ici, mais un lien reportera le lecteur à la suite postée dans un endroit plus adéquat, soit le forum du «Collectif Francs »
Il est toujours difficile de dater de telles structures et production, surtout si on manque de bois bien conservés, ce qui est malheureusement le cas. Il a fallu recourir aux datations C14, malheureusement toujours assez imprécises.
Au fil des découvertes qui débutent au XIXème s., Sevrey s'impose bientôt à nombre d’archéologues médiévistes comme un centre potier incontournable. Les travaux pionniers conduits dès 1970 par S. Renimel, en fournissant aux chercheurs une première base typo-chronologique, conféraient au site un statut de référence. Largement utilisées, les premières planches typologiques publiées (RENIMEL, 1974), en contribuant à l'attribution massive de céramiques découvertes en contexte de consommation à l'atelier de Sevrey, faisaient bientôt apparaître ce centre comme un, sinon le pôle majeur diffusant ses productions à grandes distances par l'axe de la vallée de la Saône. Replacé à la faveur de recherches dont les étapes sont finement décrites par C. Mani (MANI, 2004) dans une aire de production plus vaste définie comme « groupe des ateliers de la forêt de la Ferté », Sevrey reste toutefois encore le mieux documenté. Fouillé sur 5000 m2, ces structures ont permis la découverte de près de 580 structures excavées qui ont livré 25 tonnes de tessons.
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Le plan du secteur montre une série de bâtiments identifiables par leurs trous de poteaux, ainsi que deux grandes structures excavées, 1004 et 1144, probablement des zones d’extraction de l’argile.
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L’unique four retrouvé est très dégradé. On identifie cependant une installation à double languette, sans traces d’arrachements qui pourraient laisser deviner la présence d’une sole fixe. Ces reliefs permettent de maintenir la circulation de l’air chaud et des flammes sous la charge à cuire. De nombreux fragments de tuiles de facture gallo-romaine permettent d’imaginer le montage de supports temporaires destinées au maintien des flux de gaz dans ces canalisations.
Les récipients produits dans cet atelier sont majoritairement réalisés en mode oxydant et sont donc clairs, nommés « service bistre » pour leur couleur dominante, en opposition avec les productions sombre de la période carolingienne. Il s’agit de pâte beige-orangé à brune, siliceuse, plus ou moins fine, souvent grossière, avec des gros grains de quartz blanc et translucide, de feldspaths et des oxydes de fer parfois de grande taille visibles à l’œil nu (d’où la fréquente confusion avec la chamotte). Certaines pâtes présentent des points noirs (d’origine organique ?), des nodules d’argile pure ou encore des points de chaux. La texture est le plus fréquemment hétérogène. Les cassures sont irrégulières et les pâtes sonores, dures mais cassables à la main. Aucun traitement de surface n’a été identifié, aucune trace de badigeon, d’engobe ou de peinture. Les vases sont toujours tournés mais de qualité médiocre, exécutés sans grand soin. Le fond est détaché à la ficelle, sans reprise. La paroi extérieure peut être décorée de lignes horizontales incisées et plus fréquemment de décors à la molette constitués de motifs géométriques simples ; il a été tenté un échantillonnage des molettes repérées lors de la phase de tri sans que ce relevé n’ait révélé une répartition particulière des motifs dans les différentes fosses ou selon les types morphologiques.
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Les formes principales, représentant plus de 80% des tessons découverts laissent voir un pot à usages multiples., cuisson et conservation des aliments. La lèvre porte une cannelure interne destinée à recevoir un couvercle, fréquememnt fabriqué dans cette officine. Le style de ce récipient est une continuation directe des productions gallo-romaines tardives. Tout au plus est-il un peu plus trapu que les exemplaires du IVème et Vème siècles. Le pichet à bec verseur, par son style correspond parfaitement aux standards du Haut Moyen-Age, mais conserve encore parfois cette lèvre bien particulière propre aux Vème et VIème s. Le récipient à déversoir, identifiable comme une jatte plutôt qu’un mortier est tout à fait gallo-romain dans sa ligne, exactement comme le grand bol cannelé, hybride entre les productions savoyardes tardives et celles de Jaulges, près d’Auxerre.
Les pots pouvaient ressembler à ceci, qui est un raté de cuisson issu d'un atelier de Vanves, non encore publié.
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Tous ces récipients sont réalisés relativement grossièrement, sans finition de surface, mais souvent décorés à la molette.
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Il n’a pas été remarqué de relation particulière entres certains types de molettes et la forme des récipients. Parmi les formes secondaires, on trouve les caractéristiques « gobelets burgondes » dont il faut bien avouer qu’on ne sait pas du tout si ce style a été induit par les nouveaux arrivants, ou s’il s’agit beaucoup plus prosaïquement d’une évolution régionale qui a eu un certain succès dans les territoires du royaume burgonde, mais que l’on retrouve quelquefois assez loin de ses frontières.
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Ci-dessous, un tel gobelet tripartite (ce sont en fait souvent des pots de petites dimensions), découvert à Sévery, Suisse. Son exécution est sombre, ce qui veut dire qu’il provient certainement d’un autre atelier, mais probablement du même groupe. Le pichet, quant à lui, pourrait fort bien provenir de Sevrey. Le vase troncônique est en pierre ollaire provenant de la vallée d’Aoste ou du Tessin.
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La marmite ci-dessous, bien que moins fréquente dans le tessonnier, illustre bien, comme les pichets, l’esprit haut-médiéval naissant.
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Et enfin, une production de bols et gobelets reste très proche des standards gallo-romains du Vème siècle, notamment des productions de Jaulges, tel ce gobelet du milieu du Vème s.
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La datation de ces ensembles est délicate. Des mesures au Carbone14 et par thermoluminescence ont été réalisés, et donnent une fourchette allant de 430 à 635, avec un pic de probabilités entre 510 et 535, mais tout de même un étalement montrant des pics partiels étalées entre 440 et 600 selon les structures desquelles les lots de tessons ont été extraits Il est bien sûr difficile de se prononcer et les styles ont pu évoluer lors de cette phase de production. Les pichets à bec tubulaire sont probablement un peu plus tardifs que les jattes cannelées et les gobelets tulipiformes. Ce n’est qu’au fil des comparaisons avec les sites de consommation bien datés que cette chronologie pourra être affinée.
Cette Phase I de l’atelier des Tupiniers est donc vraiment intéressante par l’aperçu qu’elle nous donne d’un artisanat en pleine phase transitoire entre styles antique et médiéval

La Phase II
Les résultats de cette fouille sont regroupés en deux secteurs chronologiquement séparés.
Une seconde phase montre une rupture spatiale et chronologique, et de plus une évolution technique et typologique.
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Les bâtiments superposés montrent ce qui peut être interprété comme une phase plus longue, avec au moins deux, voire trois étapes de constructions successives. Le fait est corroboré par la datation des ensembles céramiques découverts.
Le lot 1, qui comprend des traditionnels pots à lèvre en bandeau ou à lèvre déversée, deux variantes de jattes à bords déversés, trois variantes de cruches et pichets dont une à bec tubulaire ponté, ainsi qu’une gourde. Il peut être daté entre 760 et 900 au plus tard.
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Le lot 2 voit se généraliser les pots à lèvre en bandeau et les pichets à bec ponté. Une des jattes à lèvre déversée subsiste par rapport à la phase précédente, et une nouvelle variante à lèvre rectangulaire cannelée pour recevoir un couvercle réapparaît. La datation de cet ensemble est centrée sur le Xème siècle.
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Techniquement, cette céramique est très différente de celle fabriquée lors de la phase 1. la pâte est assez grossière, très bien cuite. Le tesson est sonore et présente des inclusions de quartz et d’oxydes de fer. Mais surtout, la cuisson est réductrice, les récipients sont tous sombres, de gris à noirs. Techniquement, le changement est donc radical par rapport à la phase 1.
5 fours ont été découverts. Les mieux conservé montrent une absence de languette centrale ou de banquettes destinées à recevoir une sole. Fait original, c’étaient des pots « martyrs » qui, posés à l’envers sur le fond de la chambre de chauffe permettaient de surélever la charge à cuire et permettaient la circulation de l’air chaud et des flammes. Les cuissons réductrices nécessitaient la construction d’une coupole fixe, contrairement à la phase 1, dont le service bistre ne nécessitait que des fours à couverture temporaire.
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Au final, on a là une production tout à fait typique des temps carolingiens. Comme durant la phase mérovingienne, cette officine a fait partie d’un groupe important dont les productions se sont diffusées loin à la ronde, couvrant notamment la vallée de la Saône, l’Ain et la Côte d’Or, et de manière moins exclusive le Lyonnais, le Jura et le plateau Suisse. A ce titre, rappelons que 20 tonnes de ratés de cuisson ont été prélevés lors de cette fouille. A raison de 1 à 2 kg. par récipient raté et mis au rebut, puis d’un taux de ratés de 5 à 10 %, la proportion des récipients commercialisés se compte donc en centaines de milliers…Il faut toutefois se garder d’attribuer systématiquement toutes les formes du genre de celles représentées à l’atelier de Sevrey. Non seulement elles sont très standardisées pour l’époque et ont été pratiquées par de nombreux ateliers, mais en plus l’officine de Sevrey fait partie d’un groupe dit « de la forêt de la Ferté » dont les productions sont très proches les une des autres.
Deux périodes de production sont ainsi illustrées. Il ne semble pas se produire un arrêt entre le VII et le IXème siècles. Quelques témoins laissent présager d’une continuité de la production, les traces devant se trouver hors de l’emprise de la fouille.
Cette découverte reste toutefois exceptionnelle, car rares sont les ateliers fouillés et bien connus pour ces époques.
Pour consulter l’article intégral, c’est dans la Revue Archéologique de l’Est :

http://rae.revues.org/index444.html

Anne Delor-Ahü, Olivier Simonin et Anne Legros
Sevrey « Les Tupiniers » (Saône-et-Loire) : Un aperçu sur des ateliers de potiers médiévaux.

Voilà, je présenterai prochainement les méthodes de tournage et de cuisson pour ces types de céramiques.
A bientôt, donc !

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Re: Un atelier de potiers près de Châlons-sur-Saône

Messagede agarwaen » Ven Déc 19, 2008 6:43 pm

Bel article merci ! C'est un chouette travail de synthèse, l'article de la RAE est assez indigeste pour un néophyte en matière de poterie comme moi.

Et vivement la suite ! :p
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